Prédication en deux parties pour les cultes des 9 et 17 juillet 2017

Notre Père Version imprimable

 

Lectures

 

Livre du prophète Jérémie, chapitre 3, verset 19

Dieu dit :

19Moi je m’étais dit : « Oh ! comme je voudrais te distinguer parmi les fils,
te donner un pays de cocagne, un patrimoine qui soit, parmi les nations,
d’une beauté féerique. »
Et je disais : « Vous m’appellerez “Mon Père”, vous ne vous détournerez plus de moi. »

 

Lettre de l’apôtre Paul aux Galates, chapitre 4, versets 6-7

Jésus fait de nous des enfants de Dieu.

6Oui, vous êtes vraiment ses enfants. La preuve, c’est que Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils, l’Esprit qui nous fait dire : « Abba ! Père ! »

7Donc, tu n’es plus un esclave, mais un enfant de Dieu. Et comme tu es son enfant, Dieu te donnera l’héritage qu’il garde pour ses enfants.

 

Evangile de Jésus Christ selon Matthieu, chapitre 6, versets 7-10

Jésus dit : 7« Quand vous priez, ne parlez pas sans arrêt, comme ceux qui ne connaissent pas Dieu. Ils croient que Dieu va les écouter parce qu’ils parlent beaucoup.

8Ne faites pas comme eux. En effet, votre Père sait ce qu’il vous faut, avant que vous le demandiez. »

9« Vous devez donc prier de cette façon :

“Notre Père qui es dans les cieux,

ton nom est saint.

Fais que tout le monde le connaisse !

10Fais venir ton Royaume.

Fais que ta volonté se réalise

sur la terre comme dans le ciel.

 

Prédication

Le texte ci-dessus est tiré de la version Parole de Vie.

Voici la version de la TOB :

 Notre Père qui es aux cieux,
fais connaître à tous qui tu es,

10fais venir ton Règne,
fais se réaliser ta volonté
sur la terre à l’image du ciel.

 

Vous avez bien sûr reconnu le début de la prière proposée par Jésus à ses disciples, le « Notre Père ».

Aujourd’hui, je vous propose, comme vous l’avez entendu dans les lectures, de nous attacher à la première partie. Ton nom – ton règne – ta volonté. Les trois demandes en « tu ». Et dimanche prochain, nous nous attacherons à la deuxième partie, le pain, le pardon, le mal. Les trois demandes en « nous ».

 

Vous avez donc reconnu cette prière. Mais quand même un peu différente dans les deux traductions, celle de Parole de Vie et celle de la TOB. Et l’on pourrait continuer… BJ, FC, FF…

Derrière celle d’Olivetan, puis Osterwald, la traduction de Louis Segond, suivie de la Synodale, ont posé le Notre Père tel qu’il a été prié des années durant.

Et puis, depuis le milieu du vingtième siècle ont fleuri de nombreuses traductions différentes de la bible, repartant chacune du texte original. Et chacune propose le Notre Père au plus près de sa conscience du texte.

 

En 1966, une version française œcuménique de la prière a été établie et adoptée par les protestants, les catholiques, les orthodoxes pour une bonne part et les catholiques-chrétiens en Suisse.

C’est la version que nous prions habituellement ensemble depuis. (LB 1986 – l’assemblée peut se joindre à l’officiant).

Depuis, il y a des questions sur cette traduction, et des propositions récentes dont nous parlerons dimanche prochain.

 

Nous nous attachons donc aujourd’hui aux trois demandes tournées vers Dieu.

Mais avant même ces demandes, il y a déjà l’entrée dans la prière.

Notre Père qui es aux cieux.

C’est ce que nous transmet l’évangile selon Matthieu – l’évangile selon Luc, qui rapporte aussi le dialogue de Jésus avec ses disciples, et cette prière, dit seulement « Père ».

 

Dans l’Ancien Testament, appeler Dieu « Père » n’est pas fréquent, on le trouve une quinzaine de fois seulement. Par exemple Esaïe 63,16 (d’après les spécialistes, c’est le plus ancien passage rédigé de la bible – 530) : « c’est toi, SEIGNEUR, qui es notre Père, notre rédempteur depuis toujours, c’est là ton nom ». Ou Jérémie 3,19 que nous avons entendu tout à l’heure : « Vous m’appellerez: « Mon Père », vous ne vous détournerez plus de moi ».

Dire Dieu comme Père est une manière de dire sa proximité, et le soin qu’il prend de son peuple.

 

Le Nouveau Testament utilise beaucoup le mot père pour Dieu. Le champion est l’évangile selon Jean, où Jésus parle 50 fois du Père. Matthieu le suit de près.

On trouve aussi 3 fois abba : mon père, en araméen (l’hébreu dit : abi). Jésus s’adresse ainsi à Dieu en Marc 14,16 à Gethsémani. C’est aussi le cri des enfants adoptifs que nous sommes sous l’inspiration du Saint Esprit, d’après Galates 4,6 et Romains 8,15.

On a beaucoup dit et écrit qu’Abba était l’équivalent de « papa ». Ce n’est pas tout à fait exact. Abba est effectivement un terme affectueux, mais il marque aussi le respect : c’est le mot qu’utilise un enfant pour son père, mais aussi un adulte s’adressant à un vieillard et un disciple à son maître. Et quand se sont créées des communautés monastiques, celui qui en prenait la responsabilité était appelé père, donc abba, donc abbé, responsable d’une abbaye.

 

Prier « Notre Père qui es aux cieux », c’est une adresse simple, pas grandiose ni accumulative. On ne dit ni Seigneur, ni roi, ni Eternel… Dieu n’est pas évoqué selon les titres officiels de l’Ancien Testament (p.ex. Dieu d’Abraham, Isaac et Jacob, ou Tout-Puissant).

 

Père, c’est d’abord le géniteur, celui qui donne la vie, proche et aimant.

Dieu père est aussi attentif aux besoins de ses enfants : « il sait ce qu’il vous faut », dit Jésus juste avant de donner sa prière.

 

Ce n’est pas facile pour tout le monde de prier Dieu comme Père. Quand son propre père n’a pas été celui qu’il aurait fallu, on n’a pas envie d’associer Dieu à son image.

Il s’agit alors de penser que Dieu est le vrai Père, aimant sans condition. Les pères humains font ce qu’ils peuvent, ou parfois non. Et c’est en Dieu que celui ou celle dont le père n’a pas construit l’existence peut s’appuyer.

 

Père. Notre Père.

 

La prière est en nous : c’est notre père, pas mon père ! Ceux qui l’invoquent sont dans une communauté. Celle des disciples d’abord. Celle de l’Eglise ensuite. Ainsi celui ou celle qui prie, même seul-e dans sa chambre, en priant le Notre Père est en communion avec Dieu, et aussi avec l’Eglise entière.

 

Notre Père qui es aux cieux – et bien sûr pas qui esT aux cieux, comme je l’entends ou le vois souvent…

L’expression « les cieux », au pluriel, est typique dans la bouche d’un juif, comme l’était Jésus, et d’un milieu de culture juive, comme la communauté à laquelle appartient Matthieu. Pour l’Ancien Testament, les cieux supérieurs sont le lieu de la résidence de Dieu.

Pour nous, les cieux, c’est l’ailleurs, et en même temps, Dieu est invoqué en tant que père, donc proche. Dieu est à la fois le Père de chacun et le Seigneur du monde entier, de la création, du ciel et de la terre.

 

A ce Père, Jésus propose d’adresser d’abord trois demandes en « tu », trois demandes qui sont orientées sur le seul accomplissement du plan de Dieu : trois demandes dont l’objet est que Dieu prenne sa place ici et que ses desseins se réalisent.

 

On a trois fois la même structure de phrase, en grec :

  • -le verbe, à l’impératif passif
  • -le sujet des verbes, trois mots se terminant en grec par le son « a »
  • -le pronom personnel : de toi

Autrement dit :

– soit sanctifié le nom – onoma de toi

– vienne le règne – basileia de toi

– soit faite la volonté – thelèma de toi

Ce qui donne une unité de rythme et de rimes aux trois demandes, bien adaptée à une prière orale dite ensemble.

 

Les verbes sont à un temps qui peut être compris de deux manières : une demande pressante d’agir maintenant, ou une demande d’agir progressivement, d’insuffler peu à peu sa présence en nous, en impliquant dans un engagement des croyants.

 

« Ton nom ». Les juifs évitent d’utiliser le nom propre de Dieu. Car nommer, c’est dominer, comme Adam, appelé à dominer la terre, nomme les animaux. C’est pourquoi le nom YHWH, s’il reste écrit dans l’Ancien Testament, ne se prononce jamais. Osterwald avait traduit par « Eternel », qui est devenu comme le nom propre de Dieu pendant quelques siècles. On le remplace aussi par Seigneur. C’est pour cela que la TOB transcrit toujours YHWH par SEIGNEUR (maj).

Le nom représente vraiment la personne. Donner son vrai nom, c’est livrer son identité, s’ouvrir en totale confiance, et ce dans la plupart des civilisations.

Mais en même temps, il faut connaître au moins un des noms de quelqu’un pour s’adresser à lui. Dieu lui-même a révélé solennellement son nom, au sein du buisson ardent, à Moïse, il a donné son identité profonde à Moïse, dit qui il est. Si Dieu nous donne à connaître son nom, c’est qu’il nous permet d’entrer en relation avec lui.

 

Dans la prière, Jésus dit : le temps de l’accomplissement est arrivé, Dieu lui-même va faire connaître son saint nom.

Et aussi : que les hommes sanctifient ton nom, qu’ils reconnaissent combien il est saint. Qu’ils le respectent.

 

« Que ton règne vienne ». Qu’on lise dans une bible en français règne, royaume, ou royauté, ce sont trois traductions du même mot grec.

 

A nouveau, la demande du règne c’est d’une part une demande pressante, personnelle à Dieu : viens régner totalement. Ou une demande de la venue du règne de Dieu dans la foi d’aujourd’hui. Demande que le royaume se fasse place aujourd’hui parmi nous. En ce sens, on pourrait dire avec la suite de la prière que le règne vient avec le pain, le pardon et la délivrance du mal.

Comme pour la sanctification du nom, les deux sens sont possibles.

 

« Que ta volonté soit faite ». La phrase n’est pas dans l’évangile selon Luc. C’est comme un éclaircissement des premières demandes : l’instauration de la volonté de Dieu permet la venue du règne, et que son nom soit saint pour tous.

 

De nouveau, deux compréhensions sont possibles.

Si l’on pense que Jésus fait appel à une intervention décisive de Dieu, le début du Notre Père dit alors : achève ton œuvre de salut, accomplis ton projet pour la terre définitivement, la clef de l’histoire est entre tes mains.

Si on est dans une perspective de lente transformation du monde par l’action de Dieu dans les croyants, on dira plutôt que la venue du règne s’effectue à travers l’accomplissement de sa volonté dans notre quotidien, et que nous demandons de l’aide pour créer un espace pour la volonté de Dieu en nous.

Comme les trois demandes sont à l’impératif passif « que soit fait », il n’y a pas de sujet exprimé. On peut donc comprendre que cette volonté de Dieu peut être mise en œuvre à la fois et par Dieu et par les hommes avec l’aide de Dieu.

 

« Comme au ciel, ainsi sur la terre ». Allez savoir pourquoi la traduction française inverse l’ordre des mots de l’original, qui dit très exactement : de même que dans le ciel, de même aussi sur la terre (idem allemand, anglais…).

Le sens de la prière va bien du ciel sur la terre, avec les demandes touchant le Père céleste au début, puis les besoins des hommes sur la terre.

Généralement, on l’associe à la volonté. Mais il n’y a pas de ponctuation en grec.

Si l’on met en français une virgule après « que ta volonté soit faite », que l’on fait une pause, la précision concerne alors les trois demandes ; le nom sanctifié – le règne arrivé – la volonté réalisé : ce sont des réalités dans le ciel – que cela se fasse aussi sur la terre !

 

Dans la lumière du règne de Dieu qui vient, du Royaume de Dieu dans le cœur des hommes et sur la terre, les trois demandes suivantes, en « nous » vont alors désigner ce qu’il faut pour vivre : pain en suffisance, pardon et victoire sur le mal. Demandes que nous reprendrons dimanche prochain, donc.

Mais pour aujourd’hui, gardons que Jésus nous met dans la bouche les mots pour demander à Dieu de faire grandir sa présence dans le monde, dans nos communautés, dans nos vies.

 

Juste avant, il dit  « quand vous priez, ne parlez pas trop » – le Notre Père est comme la substance de la prière, l’essentiel en quelques lignes. Et la répéter, si l’on prend le temps de réfléchir à ce que l’on dit, n’est pas rabâcher, mais se mettre à l’écoute du Christ, et prier à sa suite. Nous pouvons accéder au Père et il nous écoute, Jésus nous l’a promis.

 

Jésus nous a donné les mots, l’Esprit vient leur donner sens, à chaque fois nouveau, à chaque fois différent, selon ce que nous vivons et éprouvons.

 

Amen

 

 

Lectures :

 

Exode 16,11-18

11Le SEIGNEUR dit à Moïse :

12« J’ai entendu les Israélites parler contre moi. Tu leur diras : “Ce soir, vous mangerez de la viande, et demain matin, vous aurez tout le pain que vous voulez. Ainsi, vous saurez que le SEIGNEUR votre Dieu, c’est moi.”  »

13Le soir, des cailles arrivent et elles se posent sur tout le camp. Le matin, le sol est mouillé tout autour du camp.

14Quand le sol redevient sec, il y a par terre quelque chose de fin, de crissant, quelque chose de fin qui ressemble à du givre.

15Les Israélites regardent et se disent entre eux : « Qu’est-ce que c’est ? » En effet, ils ne savent pas ce que c’est. Mais Moïse leur dit : « C’est le pain que le SEIGNEUR vous donne à manger. 16Voici ce que le SEIGNEUR commande : “Chacun doit ramasser ce qui lui est nécessaire. Prenez-en à peu près une mesure par personne. Tenez compte du nombre de personnes qui vivent dans la même tente.”  »

17Les Israélites obéissent. Quelques-uns en ramassent plus, d’autres en ramassent moins.

18Ils mesurent ce qu’ils ont ramassé. Celui qui en a plus n’a pas trop à manger. Celui qui en a moins ne manque pas de nourriture. Chacun a pris ce qui lui était nécessaire.

 

Apocalypse 7,11-12

11Tous les anges sont groupés autour du siège, autour des anciens et des quatre êtres vivants. Ils tombent, le front contre le sol, devant le siège royal et ils adorent Dieu.

12Ils disent : « Amen ! Louange, gloire, sagesse,
action de grâce, honneur, puissance et force
à notre Dieu pour les siècles des siècles ! Amen !»

 

Matthieu 6,11-15

Jésus dit :

9 « Vous donc, priez ainsi : Notre Père qui es aux cieux,
fais connaître à tous qui tu es,

10fais venir ton Règne,
fais se réaliser ta volonté
sur la terre à l’image du ciel.

11Donne-nous aujourd’hui le pain dont nous avons besoin,

12pardonne-nous nos torts envers toi,
comme nous-mêmes nous pardonnons à ceux qui ont des torts envers nous,

13et ne nous conduis pas dans la tentation,
mais délivre-nous du Tentateur. Car c’est à toi qu’appartiennent, dans tous les siècles, le règne, la puissance et la gloire. Amen !

14« En effet, si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera à vous aussi ;

15mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père non plus ne vous pardonnera pas vos fautes.

 

Prédication

Dimanche dernier, nous avons lu les trois premières demandes du Notre Père – que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite – et nous avons compris que par elles que Jésus nous met dans la bouche les mots pour demander à Dieu de faire grandir sa présence dans le monde, dans nos communautés, dans nos vies.

Aujourd’hui, nous nous attachons aux trois demandes suivantes, les demandes pour « nous ».

Dans la lumière du règne, nous demandons ce qu’il faut pour vivre : le pain, le pardon et la victoire sur le mal.

 

Notre pain…

La demande paraît simple, mais l’adjectif qui qualifie le pain est un mot qui n’existe pas ailleurs en grec.

L’adjectif – le même chez Matthieu et chez Luc – vient d’un verbe qui a deux sens.

Cet adjectif peut être traduit par le pain essentiel (pain de Dieu, pain d’en-haut), ou pain vital (nécessaire à la survie) – les orthodoxes de langue française disent « substantiel » ou « essentiel ».

Ou aussi le pain du jour à venir, ce jour. Soit au sens concret : la nourriture, ce qu’il faut pour vivre. Soit au sens imagé : le pain du jour de Dieu, le pain du temps de Dieu qui vient. Dans ce sens, on rapproche le pain du Notre Père de celui de la sainte cène. Ou encore : le pain de la Parole, nourriture essentielle du croyant.

 

La traduction en syriaque du Nouveau Testament, très ancienne, dit : le pain de notre besoin.

Jérôme, auteur de la version latine devenue officielle (dite la Vulgate), traduit une fois l’adjectif par « supersubstantiel », chez Matthieu, et une autre fois par « quotidien », chez Luc – comme on l’a dit longtemps en français.

La demande fait penser à la manne que Dieu envoie au peuple hébreu affamé dans le désert (Exode 16). La manne tombe en quantité suffisante chaque jour, mais on ne peut la stocker : elle pourrit dès qu’on veut en faire des réserves.

Le premier don demandé à Dieu, c’est la nourriture indispensable pour survivre dans l’immédiat. Et/ou le pain du ciel qui nous donne la vie. Et/ou la Parole vivante.

Et puis, c’est « notre » pain, comme le Père est « notre » Père : un pain communautaire, partagé.

 

Le pardon, ou les dettes

Juste après le pain, le pardon. Nous mourons si nous ne recevons pas de pardon aussi bien que si nous sommes privés de pain.

 

Dans l’évangile selon Matthieu, le mot utilisé est « dettes ».

Luc utilise d’abord le mot péchés, puis revient à l’image des dettes : comme nous remettons à chacun qui nous est débiteur.

L’image des dettes est fréquente dans le Nouveau Testament.

Il faut se rappeler qu’à l’époque une dette est vite une catastrophe : en cas de non-remboursement, et même si la dette n’est pas monstrueuse, on risque la prison ou l’esclavage.

 

Les dettes sont à la fois l’image des rapports entre Dieu et les hommes et des humains entre eux, et le péché est comme une dette concrète.

Autrement dit, le péché n’est pas d’abord une violation de l’un ou l’autre principe, ni un mauvais sentiment ; c’est une faute dans la relation à Dieu et à autrui, c’est ne pas leur donner ce qui leur est dû.

 

Comme nous aussi nous pardonnons…

La suite de la phrase est la seule mention dans la prière d’une action humaine. Se pose alors la question du rapport entre le pardon de Dieu et celui des hommes. « Comme… aussi… ».

 

Mon pardon aux autres humains est-il un présupposé, une condition nécessaire à la miséricorde de Dieu ?

Le Notre Père est immédiatement suivi du commentaire suivant, chez Matthieu :

« En effet si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera à vous aussi ; mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père non plus ne vous pardonnera pas vos fautes ».

 

Pour comprendre le lien entre pardon divin et humain, il faut se souvenir que la prière est proposée à des gens engagés, des gens déjà entrés dans le cycle du pardon. Des gens qui se savent pardonnés par Dieu en Jésus.

L’annonce du pardon de Dieu est première.

Accepter l’évangile, c’est entrer dans le jeu du pardon. Et au milieu de la prière, Jésus renvoie aux règles fondamentales de ce jeu.

 

Il y a bel et bien parallélisme des deux pardons : la vérité de notre demande est conditionnée par ce que nous faisons nous-mêmes… à la suite de Dieu.

Nous avons à pardonner comme nous le demandons.

Pardon divin et pardon humain sont inséparables.

Au départ, le pardon humain est une conséquence du pardon divin, non une condition de ce pardon.

Et quand on est entré dans le jeu, alors c’est… la poule et l’œuf.

 

La tentation

La fin de la prière va crescendo, au sens dramatique du terme :

  • Libère-nous de nos dettes, débarrasse-nous de leur poids
  • Permets que nous ne succombions pas à la tentation, évite-nous les situations critiques
  • Arrache-nous au mal, sors-nous définitivement de la situation critique

Le mot grec a le sens de tentation, mais aussi d’épreuve, ou de difficulté.

C’est avant tout « la » tentation plus que « les » tentations, tentations multiples, envies de bonbons ou cupidité… C’est la tentation de désespérer de Dieu, de vivre sans Dieu, de se croire abandonné de Dieu.

 

En français, le Notre Père – traduction décidée œcuméniquement en 1966 – demande à Dieu de ne pas nous « soumettre » à la tentation. La traduction est mauvaise, et ceux-là même qui l’ont proposée aux Eglises s’en sont rapidement mordus les doigts. Le « ne nous induis pas » était plus proche du sens correct.

Le verbe grec signifie : « emporter vers, introduire, porter dans », au sens physique. C’est le verbe utilisé pour les amis porteurs qui cherchent à faire entrer le paralytique dans la maison où parle Jésus et qui finissent par découper le toit pour y arriver.

La tentation est donc une zone dangereuse, un espace auquel nous sommes de toute façon confrontés. Nous demandons à Dieu : ne nous y emmène pas. Dieu est vu un peu comme un guide, qui n’épargne certes pas les difficultés, mais à qui l’on prie de ne pas nous emmener dans des endroits trop dangereux pour nous.

Le Nouveau Testament affirme que l’épreuve est l’œuvre du malin, jamais de Dieu : « Que nul, quand il est tenté, ne dise : Ma tentation vient de Dieu ». Car Dieu ne peut être tenté de faire le mal et ne tente personne » (Jacques 1,13). 

Aujourd’hui, une nouvelle traduction de ce verset a été adoptée par l’Eglise catholique en France, suivie par le Synode de l’Eglise protestante unie de France. Elle propose « ne nous laisse pas entrer en tentation ». Ce n’est pas parfait, mais c’est déjà mieux. Les évêques de Suisse ont décidé de suivre aussi, et les protestants et les catholiques-chrétiens ont regretté qu’il n’y ait pas eu de concertation ou de discussion œcuménique. L’entrée officielle en vigueur est prévue pour Pâques 2018.

L’intérêt de cette proposition est qu’elle peut se dire conjointement à celle que nous connaissons, dans le même rythme. Pas de souci pour prier ensemble si certains changent et d’autres non.

 

Mais délivre-nous du mal

Cette suite de la précédente demande ne se trouve que chez Matthieu.

On peut traduire aussi bien le mal, le malin, ou le mauvais, sous-entendant une force ou une personne. Le mal, c’est de toute façon l’œuvre du malin, incluant le malheur, la maladie, les épreuves, la tentation.

La question des fautes que nous commettons a déjà été abordée par le pardon. Ici, on parle du mal qui nous est fait.

C’est une puissance destructrice, à laquelle le Notre Père demande, littéralement, que nous soyons « arrachés ». Et c’est en nous délivrant du mal(in) que Dieu ne nous fait pas entrer en tentation, que Dieu fait que nous n’y succombions pas.

 

En ce sens, la formule n’est pas une septième demande chez Matthieu, elle explicite dans une formule d’opposition la demande numéro 6 : pas ceci, mais cela, ne nous introduis – ne nous conduis pas en tentation, mais tire-nous, arrache-nous hors du mal.

Les orthodoxes font un signe de croix en disant ces mots : ils considèrent que c’est le seul exorcisme que l’on peut faire sur soi-même.

 

Acclamation finale : car c’est à toi…

La formule ne se trouve que dans certains manuscrits de l’évangile selon Matthieu (car le règne, la puissance et la gloire sont à toi pour toujours). C’est un répons liturgique final traditionnel, une acclamation dite par tout le monde, qu’en termes techniques on nomme « doxologie » (parole à la gloire de Dieu).

On connaît, dès la fin du 1e siècle, des formules conclusives diverses, dont celle qui est devenue la fin commune du Notre Père.

L’Ancien Testament connaît ce genre de formules, par exemple en 1 Chroniques 29,11 : « A toi, SEIGNEUR, la grandeur, la force, la splendeur, la majesté et la gloire, car tout ce qui est dans les cieux et sur la terre est à toi. A toi, SEIGNEUR, la royauté et la souveraineté sur tous les êtres ».

Ces répons étaient déjà en usage dans les prières juives, et le sont encore. A l’office du sabbat, quand on ouvre l’armoire contenant les rouleaux de la bible, avant leur lecture, on dit : « A toi, Seigneur, la grandeur, la puissance, la gloire, l’éternité et la splendeur ».

On trouve de nombreuses formules similaires dans l’Apocalypse. Dans le passage lu tout à l’heure, les anges proclament : « Amen ! Louange, gloire, sagesse, action de grâce, honneur, puissance et force à notre Dieu pour les siècles des siècles ! Amen ! »

 

Dans le Notre Père, la doxologie est introduite par un « car », qui relie à ce qui précède : Car c’est toi qui règne, Père, et non le mal !

On retrouve ainsi la première demande – que ton règne vienne – ce qui recentre sur Dieu pour terminer la prière.

 

On ajoute en fin de prière : « Amen », selon l’usage juif.

Amen en hébreu signifie à peu près « oui ! », ou « c’est vrai ».

C’est devenu la marque de la fin de toute prière chez les chrétiens.

 

Nous ne savons pas prier comme il faut, dit l’apôtre Paul. L’Esprit nous vient en aide. Et Jésus lui-même nous offre les mots pour le faire.

A nous de les faire nôtres en les priant, ces mots, l’un après l’autre, pour qu’ils prennent à chaque fois le sens et la portée qui nous est nécessaire, dans la grâce de la présence de Dieu.

 

Amen – ainsi soit-il !

Sophie Mermod-Gilliéron