Un temps pour la Création – À fleur de peau : le toucher 

Avez-vous touché la main de vos voisins en arrivant ? Ou avez-vous échangé un bisou ? Faites-le maintenant ?

 

Lecture du livre de la Genèse, au chapitre 2

7Le SEIGNEUR Dieu modela l’homme avec de la poussière prise du sol. Il insuffla dans ses narines l’haleine de vie, et l’homme devint un être vivant.

8Le SEIGNEUR Dieu planta un jardin en Eden, à l’orient, et il y plaça l’homme qu’il avait formé.

9Le SEIGNEUR Dieu fit germer du sol tout arbre d’aspect attrayant et bon à manger, l’arbre de vie au milieu du jardin et l’arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais.

Nous rendons gloire à Dieu.

 

Lecture du livre des Actes des Apôtre, au chapitre 17, une partie du discours de Paul aux Athéniens

24 « Le Dieu qui a créé l’univers et tout ce qui s’y trouve, lui qui est le Seigneur du ciel et de la terre, n’habite pas des temples construits par la main des hommes 25et son service non plus ne demande pas de mains humaines, comme s’il avait besoin de quelque chose, lui qui donne à tous la vie et le souffle, et tout le reste.

26« A partir d’un seul, il a créé tous les peuples pour habiter toute la surface de la terre, il a défini des temps fixes et tracé les limites de l’habitat des hommes : 27c’était pour qu’ils cherchent Dieu ; peut-être pourraient-ils le découvrir en tâtonnant, lui qui, en réalité, n’est pas loin de chacun de nous. 28« Car c’est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être, comme l’ont dit certains de vos poètes. »

Gloire à toi, Seigneur.

 

Proclamation de l’évangile de Jésus Christ, selon Marc, au chapitre 7

31Jésus quitte le territoire de Tyr et revient par Sidon vers la mer de Galilée en traversant le territoire de la Décapole.

32On lui apporte un sourd qui, de plus, parle difficilement et on le supplie de lui imposer la main.

33Le prenant loin de la foule, à l’écart, Jésus lui met les doigts dans les oreilles et, crachant, lui touche la langue.

34Puis, levant son regard vers le ciel, il soupire. Et il dit à l’homme : « Ephphata », c’est-à-dire : « Ouvre-toi. »

35Aussitôt les oreilles de l’homme s’ouvrent, sa langue se délie, et il parle correctement.

36Jésus leur recommande de n’en parler à personne : mais plus il le leur recommande, plus ceux-ci le proclament.

37Ils sont très impressionnés et ils disent : « Il a bien fait toutes choses ; il fait entendre les sourds et parler les muets. »

Louange à toi, ô Christ.

 

Prédication

Je vous ai proposé tout à l’heure de vous toucher la main. Et si je vous avais demandé : mettez votre doigt dans l’oreille de votre voisin !? Ce n’est pas un geste habituel, ni une sensation très agréable… Je connais une unité de soins où un collaborateur se fait virer parce que, outre des paroles désagréables, il n’avait rien trouvé de mieux que de surprendre ses collègues féminines en leur fourrant son doigt dans l’oreille !…

« A fleur de peau », c’est le titre du « temps pour la création », cette année. L’an dernier, une réflexion était proposée autour de l’ouïe, l’année d’avant sur la vue. Une invitation annuelle à réfléchir à notre rapport au monde durant ce mois de septembre. Et lorsque j’ai réalisé quel passage d’évangile était proposé par le lectionnaire vaudois pour ce matin, j’ai fait le lien, bien sûr. Dans cette réflexion était proposé un verset de Genèse 2.

Le SEIGNEUR Dieu modela l’homme avec de la poussière prise du sol. Il insuffla dans ses narines l’haleine de vie, et l’homme devint un être vivant.

Ce passage de Genèse 2 nous raconte Dieu les mains dans la glaise, en train de façonner l’être humain. Il contraste avec le poème de Genèse 1, où Dieu crée par sa parole. Mais il dit le côté terrestre qui est le nôtre, concret, « Adam », signifie « Terreux, Glaiseux ». Surtout, il montre qu’on n’hésite pas à dire que Dieu met la main à la pâte, à la terre, à l’humus, à l’humanité.

Et puis, comme en réponse, ce verset des Actes des Apôtres : A partir d’un seul, il a créé tous les peuples pour habiter toute la surface de la terre, il a défini des temps fixes et tracé les limites de l’habitat des hommes : c’était pour qu’ils cherchent Dieu ; peut-être pourraient-ils le découvrir en tâtonnant, lui qui, en réalité, n’est pas loin de chacun de nous.

Paul dit aux gens d’Athènes : si les hommes cherchent à découvrir Dieu, c’est comme à tâtons, en tâtonnant : la métaphore parle de toucher, de tester ce que nos mains rencontrent, ce à quoi elles se heurtent, ce sur quoi elles s’appuient.

Dans les évangiles, Jésus ne nous est pas beaucoup décrit. On nous raconte ses paroles, ses discussions, on ne sait pas comment il était au quotidien, quel contact il avait avec les siens. Mais il y a un certain nombre de passage où il « touche », pas seulement le cœur, mais aussi le corps de ses vis-à-vis… Dans ce récit de guérison d’un homme sourd et muet, le toucher est particulièrement important. Contrairement à beaucoup de récits de guérisons où la parole de Jésus est efficace seule, dans celui-ci s’adjoignent des gestes.

On apporte à Jésus un homme sourd. Notez le verbe : on ne l’amène pas, on l’apporte. Comme un objet, comme une personne si dépendante qu’elle ne peut venir sur ses deux pieds.

Et Jésus le prend à l’écart. Le verbe encore : il ne l’emmène pas, ne le tire pas, il le prend. Le verbe suggère qu’on le lui pose dans les bras et qu’il part plus loin avec lui.

Cet homme sourd, on nous dit qu’il est quasiment muet, qu’il parle difficilement. Le mot ne dit pas seulement pas difficulté, mais aussi l’effort, la pénibilité. Bien sûr, il est difficile à un sourd de naissance d’apprendre à parler, mais les mots suggèrent un handicap plus grave. Cet homme est hors d’atteinte : il n’entend pas et ne communique pas, on l’apporte comme un objet. Et Jésus le prend à l’écart, pour tenter la communication malgré tout, sans trop d’interférences.

Si Jésus lui disait : « Ta foi t’a sauvé », ou « Va en paix », cet homme ne pourrait l’entendre ni le comprendre.

C’est donc avec des gestes que Jésus lui parle.

Il lui met tout d’abord les doigts dans les oreilles, carrément. Premier temps. Ce contact doit surprendre l’homme. Et il peut comprendre qu’il y a quelque chose qui se passe là.

Puis il est écrit : « Crachant, il lui touche la langue ». Nous qui sommes bien élevés, nous pensons au récit de l’homme aveugle-né (Jean 9) où Jésus, comme les médecins de l’époque, utilise sa salive pour la mêler à la poussière – la terre dont nous sommes faits. Nous savons qu’avec l’huile et le vin, la salive est un médicament de l’époque. C’est vrai. Mais le passage que nous lisons est bien plus cru : il n’est pas dit que Jésus crache sur ses doigts pour toucher la langue de l’homme, mais que son crachat, sa salive lui touche la langue ! Voilà un contact autrement fort, que l’homme sans communication doit comprendre, il doit même être interloqué. Deuxième temps.

Deux touchers, deux contacts.

Et rien ne nous est dit encore de l’homme. Il a probablement senti quelque chose.

Alors, troisième temps, Jésus, nous dit-on, lève les yeux au ciel et soupire.

On comprend qu’il s’adresse à Dieu, mais on a peine à comprendre ce soupir. Impatience, exaspération, désespérance…

En fait, c’est un mot qui veut dire d’abord « gémir, se lamenter », et l’on est proche des lamentations de Jésus quand il s’apitoie sur les femmes de Jérusalem, proche de son émotion, de ses larmes à la mort de Lazare. Jésus est dans la compassion, et dans la plainte adressée à Dieu, la supplication, comme l’expriment certains Psaumes, notamment.

Ce soupir est une prière, un appel. C’est à Dieu que Jésus remet l’action, à Dieu qu’il fait appel,  à son Père qu’il demande d’agir.

Puis Jésus dit un mot à l’homme sourd-muet, un mot en araméen, langue de cet homme, il dit ce fameux « Ephphatha », ce mot qui est devenu le fanion de bien des associations et groupes avec des orthographes diverses, puisque même l’évangéliste n’a pas su très bien comment le transcrire des caractères araméens en caractères grecs…

Ephphatha, nous dit l’évangéliste, signifie « que tu sois ouvert », plutôt que « ouvre-toi » comme on le traduit généralement. C’est ce qu’on appelle un passif divin. C’est à Dieu que va la demande de Jésus, à Dieu qu’est l’action d’ouvrir, « que tu t’ouvres » pourrait-on dire aussi, Dieu fasse que tu t’ouvres.

Alors intervient le quatrième temps : les oreilles de l’homme s’ouvrent en effet. Et le mot pour oreilles n’est plus le même. Jésus lui a mis les doigts dans les oreilles ôta, comme dans otorhinolaringologue, l’oreille externe dirait le spécialiste. Et quand ses oreilles s’ouvrent, ce sont ses akoai, ses « écoutes », ses « ouïes », l’oreille interne, pas juste l’objet oreilles, mais sa capacité à entendre, à écouter, à comprendre.

Et, cinquième temps, sa langue est déliée, et on nous dit que l’homme parle « correctement ». Sans avoir appris à parler, du fait de sa surdité, voilà qu’il sait le faire. Et le mot qu’on traduit par « correctement » dit bien plus en fait : le mot, c’est orthos, juste, droit, vrai, comme dans orthographe ou orthodontie… Ce n’est pas seulement son langage qui est libéré, c’est aussi sa pensée, son intelligence : il parle juste, il parle vrai, il dit des choses droites.

L’homme qu’on transportait comme un objet est maintenant un être humain qui sait écouter, comprendre et dire. Jésus l’a touché, au sens propre et figuré, Jésus a demandé à Dieu que soit ouvert cet homme. Et l’homme qui était sourd et muet s’est laissé ouvrir par Dieu, il écoute et il parle vrai.

Et nous, n’y a-t-il pas des moments où nous nous sentons comme l’homme au début du récit ? Incapables d’écouter, ou même d’entendre, incapables de prendre la parole, dépendants…

Et la prière de Jésus « sois ouvert, ouverte, laisse-toi ouvrir par Dieu » nous concerne aussi bien sûr. Chaque fois que nous nous enfermons, que nous nous sentons exclus, hors du jeu des vivants.

Jésus nous dit à chacun : « Ephphatha » – que Dieu vous ouvre à ma parole, à ma présence, et aussi à mes gestes, à ma tendresse. A la caresse de Dieu. Dieu nous touche, Jésus nous touche. Au figuré, bien sûr, mais au propre aussi : chaque fois qu’un geste de compassion, d’amitié, de partage nous met en route, nous ouvre à la relation, nous donne force et courage, c’est Jésus qui nous touche.

Et du coup, nous sommes invités aussi à mettre la main à la pâte, comme le fait le Créateur, pour que l’humanité soit toujours plus humaine. A chercher Dieu à tâtons comme dit Paul, de nos mains, de nos corps. A être porteur de l’ouverture qu’offre Jésus : nous savons que nos paroles, notre témoignage est important. Nos gestes aussi. Une main sur l’épaule. Des doigts que l’on serre. Un baiser ou un bisou, une accolade… Et combien d’autres gestes qui parlent, comme les gestes des soignants, ceux des parents ou grands-parents, ceux des amis, ceux des amants… Gestes qui parlent, gestes de communication, gestes qui ouvrent.

À cela nous sommes appelés, à la suite du Christ. Lui qui a été jusqu’au geste suprême du don de sa vie. Lui que Dieu, dans sa tendresse a ressuscité.

 

Deux choses encore :

D’abord, lors de la « soupe biblique » où nous étudiions ce récit, Peter Fischer a dit un étonnement : tous ces gens dont l’évangile nous parle et qui sont guéris par Jésus, on ne les retrouve nulle part. Il n’est jamais dit, ni dans la suite de l’évangile, ni dans les Actes des Apôtres, ni dans les épîtres : avec Paul était tel et tel, que Jésus avait guéri de la lèpre, ou saluez celle-ci qui était aveugle avant de rencontrer Jésus. La seule mention de ce type, me semble-t-il, est celle de Marie de Magdala, « dont étaient sortis sept démons », en Luc 8,3.

C’est vrai que c’est surprenant, mais je pense que c’est un message aussi : les guérisons qu’opère Jésus sont des messages, ce sont des gestes pour parler à ses contemporains, des gestes qui nous parlent à nous également. Des gestes qui parlent de Dieu, de notre guérison, de notre ouverture à Dieu : ce n’est pas juste celui-ci ou celle-là qui a eu la chance d’être au bon endroit au bon moment, nous sommes tous concernés.

Et puis, deuxièmement et c’est lié, les gens qui observent Jésus, eux qui ont vu ce sourd et muet devenir un écoutant et parlant, ces gens comprennent très bien qu’ils sont personnellement concernés, trop bien même : Jeanne-Marie Mousson notait le mouvement emphatique du bouche-à-oreille (tiens, « bouche-à-oreille », c’est une expression bien dans notre thème). Jésus guérit UN homme sourd qui est presque muet, et l’on proclame : il fait entendre LES sourds et fait parler LES muets !

Et les gens identifient parfaitement l’action de Jésus : elle est celle qu’annonce les prophètes, Esaïe en particulier. Faire marcher les boiteux, entendre les sourds et parler les muets, c’est ainsi qu’est annoncé la vocation du Messie, l’élu de Dieu, le Sauveur de la fin des temps.

Mais stop, Jésus voudrait faire taire la rumeur, il veut qu’on écoute son message avant de parler de lui comme du Messie : il ne répondra pas à l’attente de nombreuses personnes de son temps ; il est Messie, oui, mais par sa faiblesse et le don de lui-même, pas en force ni en magicien.

Il est le Messie, qui a choisi d’offrir des gestes de douceur et de vie, des gestes de guérison et de tendresse. Comme les gens de son temps, nous ne devons pas confondre.

Nous suivons ce Messie-là, sur ce chemin pas toujours confortable, pas toujours facile, de l’ouverture, de l’écoute et de la main tendue à notre prochain.

Au nom du Christ. Amen.

Sophie Mermod-Gilliéron